Pourquoi je suis favorable en Grand Débat


Je suis comme les Gilets Jaunes, je veux que les gens (pas tous) aient plus d’argent et paient moins d’impôts. Comme eux je veux que les services publics fonctionnent et qu’il n’y ait pas de désert social.
Je ne suis pas d’accord avec les Gilets Jaunes sur le RIC. Je ne crois pas à la démocratie directe au niveau national. En revanche je peux y croire au niveau local.
Je ne suis pas d’accord avec eux sur la limitation de vitesse mais j’imagine que cette limitation ne poserait pas de soucis dans d’autres circonstances.
Les sujets sur lesquels je suis d’accord avec les Gilets Jaunes paraissent être des évidences mais ça n’est pas le cas. Plus d’argent et moins de taxes pour ceux qui ne gagnent pas assez peut sembler trivial. En revanche, défense du service public, défense du commerce de proximité et au bout du compte limitation du libéralisme qui tend à éloigner l’homme de ce qui est à sa mesure, ça n’est pas si trivial que ça. Cela nécessite d’imaginer des solutions nouvelles.

Je ne suis pas d’accord avec certains Gilets Jaunes ou ceux qui les soutiennent sur l’idée de sortir la France de l’Europe ou de l’exclure de la mondialisation. Il peut y avoir contradiction entre rester ouvert au monde et empêcher le libéralisme de nous déshumaniser, de nous fragiliser mais c’est justement là qu’il faut inventer et je crois beaucoup au « localisme », c’est-à-dire à l’idée de laisser les espaces se protéger à des niveaux moins grands que celui de la nation.
En gros, je serais enclin à chercher des solutions qui permettraient toute sorte d’expérience au niveau local, protégées par un système par défaut au niveau national. Je suis favorable à une très grande décentralisation.
Ça peut paraître abstrait mais je pense que c’est une piste pour renouveler les solutions de gauche. Je ne crois à aucune solution nationale qui refuse la mondialisation. Nationale de gauche ou de droite, un repli sur soi, c’est la solution populiste. Je n’y crois pas. On verra ou mènent le Brexit s’il est mis en œuvre ou l’expérience italienne mais je pense qu’ils ne mèneront nulle part et qu’on a là affaire à des escroquerie politiques.

Alors à quoi et comment peut servir ce Grand débat ?
Il ne s’agit pas, à mon sens, d’écouter les revendication – déjà posées – des Gilets Jaunes pour y répondre de manière positive sous peine de se retrouver de nouveau sous l’emprise de leur colère. J’estime que le gouvernement y a déjà répondu, même tard, et qu’au bout du compte il a déjà fait du chemin.
Mais pour aller plus loin il faut entendre ce que tout le monde a à dire, pas seulement les Gilets Jaunes.
Le mouvement de GJ a pesé sur le pouvoir essentiellement parce que les sondages disaient qu’il était soutenu par une grande majorité de français.
Cette grande majorité n’est pas descendue dans la rue comme elle a pu le faire en d’autres temps et sur d’autres thèmes. On parle ici de sondages.
Ça n’est pas la violence qui a pesé, non. Ce sont les sondages et la persistance du soutien malgré les violences. 
Emmanuel Macron en a donc déduit qu’il y avait derrière ce mouvement quelque chose qu’il fallait entendre.
Il s’agit maintenant de donner la parole à ceux qui, dans les sondages, soutenaient les Gilets Jaunes et aussi à ceux qui ne les soutiennent pas.
Il y a deux risques dans cette démarche d’écoute : que la parole soit accaparée par ceux qui ont l’habitude de réfléchir sur les questions posées et qui n’apportent de réponses que théoriques.
L’autre risque est que le débat soit squatté par des professionnels de l’agitation, de la provocation, des trolls de tout acabit.
Mais le gouvernement mise sur une certaine intelligence collective. Ça veut dire quoi ? que tout le monde se mette à raisonner et non pas à vociférer. Que les uns et les autres pensent un peu aux uns aux autres.

Il ne peut s’agir ici de remettre en cause le résultat de l’élection présidentielle. On conteste par endroit la victoire de Macron sous prétexte que son adversaire a été plus rejetée que son programme plébiscité. Il n’empêche que c’est bien son programme qui a obtenu une majorité au premier tour. On peut dire que tous les autres programmes ont été plus rejetés que le sien.
Je pense que si on n’est pas content de la politique du Président, les institutions nous permettent d’en changer dans cinq ans. Si une majorité de députés estiment que le président les a trahi ou déçu, ils peuvent imposer un changement de politique en votant la censure et le Président peut proposer de changer de majorité.
Une démission du président sous la pression des événements ou des démagogues c’est simplement la fin de la démocratie. Car derrière cette démission, aucun pouvoir ne sera plus légitime. Nous serons tous conduits à contester toute élection. Le prochain président ne pourra rien faire. Quand on pense qu’aujourd’hui cinquante-cinq mille personnes dont de nombreux casseurs, peuvent mettre une grande pression sur le pouvoir, et même si on pense aux trois cent mille personnes qui manifestaient au départ, qu’est-ce que ça pèse au regard des millions de personnes qui votent ?

S’il s’agit de remettre en cause le programme qu’a proposé Emmanuel Macron un an et demi après son élection, nous courrons le risque que plus rien ne soit possible en France.
Ça peut sembler paradoxal, mais je dirais presque que c’est pour préserver la légitimité des solutions alternatives de demain qu’il faut aujourd’hui respecter la politique du président légitimement élu.

De quoi peut-il s’agir alors ?
Je pense qu’il serait légitime de demander à Macron d’amender son projet afin qu’il tienne compte d’une réalité qui était là avant son élection et qui devient plus prégnante aujourd’hui. C’est ça le mouvement des Gilets Jaunes : une exaspération qui ne peut plus se contenir. Une exaspération qui s’inscrit dans un symptôme mondial. Si on en croit les sondages (il faudra se rappeler du poids qu’ils ont eu dans cette affaire), cette exaspération serait un peu, beaucoup (pas passionnément sinon tout le monde serait dans la rue) partagée.
A quel point ? Ça sera le premier enseignement à attendre de ce grand débat.

Les Gilets Jaunes ne peuvent pas dire : nous sommes la majorité. Non ils ne le sont pas. Ils ne peuvent pas dire : nous sommes le peuple français. Non ils ne le sont pas. La majorité, elle, elle vote, et le peuple français a élu Emmanuel Macron.
Mais surtout, les problèmes et l’exaspération étant exprimés, quelles sont les solutions ?
Ces solutions ne peuvent pas être non plus celles que proposent les ou des ou un ou deux Gilets Jaunes.
On baisse les impôts ? On améliore les services publics ? Comment on fait ça ? On fait payer les riches ?  A quel point ? Est-ce la solution ? Quelles conséquences ? Plus ? Mieux ? A quoi on renonce ? Qu'est-ce qu'on privilégie ?
Donc, que faire ? Qu’est-ce qu’il est possible de faire ?
Y a-t-il d’autres types de solutions ? Qui tiennent compte aussi de l’urgence écologique ?
Deuxième enseignement à attendre de ce débat : les propositions, les solutions imaginées, demandées.

D’abord le constat ensuite les solutions qui feraient une sorte d’unanimité : les gens sont-ils tous d’accord sur le constat et à quel point ? Sont-ils d’accord sur les solutions et à quel point ?
L’idée ici est de donner aux Français la possibilité de dire ce qu’ils pensent sur les différents sujets qui les intéressent. Au lieu de choisir parmi les solutions proposées par des candidats, et donc de devoir choisir le moindre mal, ils vont pouvoir faire leur constat et proposer des ébauches de solution.
C’est une démarche de construction après le mouvement d’exaspération.
C’est aussi une démarche qui va contre ce que le monde nous impose aujourd’hui : simplicité, rapidité, pas de pensée, pas de raisonnement, juste des émotions, des affects. Pas dialogue, juste des insultes. 
Cette démarche est en quelque sorte une démarche de résistance contre un monde de déraison.

Comment le Gouvernement peut-il prendre tout ça en compte ?
J’attends de lui une écoute flottante. Comme celle des psychanalystes. Ne rien prendre au pied de la lettre mais laisser les meilleures idées, les meilleures solutions, et aussi bien entendu les constats les plus aigus émerger.
Quand on fait un film on ne sait jamais vraiment ce qu’on a fait, si c’est bon ou mauvais et de quoi ça parle exactement.
On attend qu’on nous le dise. Mais personne ne peut vraiment nous le dire, chacun parle plus de soi que du film. Le succès ou l’échec commercial ne disent rien car, on le sait, de bons films ne marchent pas et de mauvais films sont des grands succès. Les critiques ne nous disent rien car ils sont payés pour dire des choses, ne sont en général pas sincères, ils se mettent en valeur à travers le film mais ne parlent pas du film. Les amis ne disent pas grand-chose non plus. Ils n’osent pas dire la vérité, ou parfois osent trop et trop brutalement. Ils parlent d’eux. Bref : comment savoir ?
Écoute flottante. A la fin, des thèmes émergent. A travers l’agrégation des opinions quelque chose, une petite musique se fait entendre : trop ennuyeux, trop long, on ne comprend rien, pas intéressant… et on finit par avoir une idée de ce qui va ou ne va pas.
Personne n’a la vérité sur le film mais une certaine vérité se dégage à la fin et à force.

Ce débat peut avoir cette vertu-là. A condition que tout le monde s’y mette en jouant le jeu.
Alors oui, le Président devra entendre. Ce qu’il proposera ne satisfera personne complètement car il aura tenu compte de tout le monde. Mais l’origine du débat on le connait : l’exaspération. La finalité aussi : les retrouvailles nationales.
Je n’attends pas à ce que tout le monde soit d’accord, et que tout le monde veuille la même chose. J’attends du débat que tout le monde s'exprime avec raison et s’estime entendu. 
On peut avoir des surprises. La démarche elle-même peut révéler de nouvelles demandes. Il faut être ouvert à la surprise. C'est aussi ce qu'on attend de ce type de démarche.

Que tout le monde retrouve confiance dans notre système démocratique. Que tout le monde se dise : on vit dans un pays qui vaut le coup. Et si on n’est pas content on attend la prochaine échéance électorale pour le dire.

Je suis donc d’accord pour donner sa chance à ce Grand Débat.  Pas à Macron. A nous tous.

Eric Rochant

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